61st session of the Commission on the Status of Women (CSW61) in New York hosting a Youth Forum titled, “Youth Create Gender Equality–Economic Empowerment in the Changing World of Work”, 2017
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Ce que les francophones de l’humanitaire et du développement doivent savoir sur les normes de genre

Author: Virginie Le Masson
Published by: ALIGN

Campagne de sensibilisation par le Collectif Féministe contre le Viol ; Source : Elle.fr« Il a égorgé sa fille parce qu’elle a refusé de se marier avec l’homme qu’il avait choisi pour elle » (Chef de village)

 « Les filles ici, elles sont mariées, et quand elles sont malades, leur mari leur interdit de venir à l’hôpital » (Sage-femme)

 « Si l’enfant est malade, pourquoi la femme vient exposer cet enfant à l’hôpital ? C’est une honte. Les autres vont penser que le chef de famille ne subvient pas aux besoins du foyer » (Groupes de femmes)

Extraits de notes d’entretiens, Région du Sila, Tchad, Mars 2017

Si ces témoignages ont tous en communs d’illustrer les violences que subissent les adolescentes et les femmes tchadiennes au quotidien, ils montrent également comment les femmes et les hommes sont soumis aux normes de genre qui régissent les attitudes et les comportements des membres de leurs communautés. 

Que sont les normes de genre ?

Chaque personne, quel que soit son sexe, subit une contrainte à se conformer aux normes de genre, "c’est-à-dire aux comportements et attitudes qui sont socialement attendus des personnes de son sexe". Au Tchad, des pères marient leurs filles adolescentes dès qu’elles ont leurs règles ‘parce que c’est la norme’, et même si le mariage des enfants est contraire à la constitution du pays. Ce sont également les normes de genre qui décrètent que le mari décide si sa femme à le droit de recevoir des soins ou d’emmener leurs enfants à l’hôpital. 

Le concept de genre aide à comprendre comment les normes sociales, soit l’ensemble des règles de conduite (implicites) qui s'imposent à un groupe social, sont influencées par des valeurs, attitudes et comportements socialement rattachées au masculin et au féminin. La transgression des normes de genre traduit un rapport de pouvoir inégalitaire entre hommes et femmes, principalement au détriment des filles et des femmes. Mais les normes de genre peuvent aussi affecter négativement les garçons et les hommes qui s’y conforment (avec des impacts sur leur santé mentale par exemple) ou qui choisissent de ne pas s’y conformer. 

 
 

Rôle des normes 

Une manière de coordonner l'action :

  • pour aider la société à fonctionner (la norme de conduite à droite ou à gauche)
  • pour prévenir la propagation de maladies (par exemple la norme de se couvrir la bouche en éternuant)

Une expression des croyances locales :

  • celles-ci peuvent être « non-sociales », telles que les croyances sur la valeur de l'allaitement ou les aliments que les femmes enceintes devraient manger, ou « sociales »
  • croyances sur ce que les autres font et pensent (combien de temps les autres femmes allaitent)

Une expression de valeurs culturelles ou religieuses :

  • les normes qui limitent la liberté de mouvement des filles sont souvent liées à des valeurs concernant l’importance de la virginité avant le mariage

Un moyen de maintenir l'ordre social :

  • les normes entraînent des contraintes, comme la réprobation de ceux qui suivent les règles envers ceux qui ne les suivent pas (stigmatiser les femmes qui décident de divorcer)
  • les normes peuvent refléter et renforcer les inégalités de pouvoir 
  • les normes peuvent refléter la peur de certaines différences et renforcer l’exclusion sociale (des personnes vivant avec des maladies stigmatisées, tels que le SIDA/HIV)


D’après Marcus et Harper, 2015

 
 

Une attention grandissante est portée aux normes de genre en raison de leur influence souvent négative dans les domaines tels que la santé, l’éducation, le développement économique et le bien-être en général. Cependant, cette littérature est principalement construite en anglais et le partage de connaissances s’effectue au sein de disciplines académiques (psychologie sociale, anthropologie) et des communautés de développement anglophone ou francophone, rarement entre les deux. Cela prive d’un côté, les acteurs du développement francophones des leçons sur les normes sociales dans les programmes d’aide anglo-saxons, lesquels sont souvent bien plus en avance sur l’intégration des questions liées au genre dans différents secteurs. De l’autre, la littérature anglophone ne documente que très peu l’impact des normes dans les contextes sud-américains et encore moins dans les pays africains francophones. 

Les normes de genre constituent un frein au développement 

Dépistage VIH Sida à Matadi en RDC. Source : PNUD RDCElles entrainent des risques de santé dévastateurs pour les adolescentes
Le mariage forcé des enfants qui touche globalement 1 fille sur 5 les mutilations génitales féminines et l’excision qui concernent plus de 80% des filles en Égypte, en République centrafricaine, en Somalie et au Tchad, ou encore le tabou qui entoure les menstruations dans toutes les sociétés, sont autant de normes de genre qui nuisent gravement à la santé reproductive des adolescentes. Les mariages précoces entraînent des complications de la grossesse et de l’accouchement qui sont les principales causes de décès chez les filles âgées de 15 à 19 ans dans les pays en développement. Les grossesses précoces peuvent aussi donner lieu aux fistules obstétricales, un orifice crée au niveau du vagin qui provoquent l’incontinence et les femmes qui en souffre sont souvent stigmatisées et rejetées socialement. Médecins sans frontières estime que deux millions de femmes vivent avec une fistule dans le monde, mais ce problème est largement occulté, car il touche en majorité des jeunes femmes dans des régions pauvres et reculées principalement en Afrique et qui n’ont pas accès aux soins de santé maternelle.

Elles sous-tendent les violences basées sur le genre
Les études en sciences sociales montrent que les adolescents font face à une augmentation de la différentiation des rôles de genre et souvent de manifestations violentes des discriminations basées sur le genre. A travers le monde, 30% des adolescentes entre 15 et 19 ans subissent des violences exercées par un partenaire intime. Souvent les femmes acceptent de rester dans des relations violentes par peur des représailles, parce qu’elles sont inquiètes pour leurs enfants, parce qu’elles n’ont pas d’alternatives économique par ailleurs, parce que le divorce n’est pas accepté par leur famille ou parce qu’elles espèrent que leur conjoint va changer. A Madagascar, un rapport du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes des Nations Unies (CEDEF) constate que les cas de violences sont très peu reportés parce que la violence intrafamiliale et la violence sexuelle semblent être socialement acceptées et entourées d’une culture du silence, de l’impunité des auteurs, de l’absence de législation criminalisant le viol conjugal ou encore d’un manque de confiance dans les institutions judiciaires. 

Elles contraignent l’accès des filles à l’éducation 
En Afrique subsaharienne, sept filles sur 10 achèvent leurs études primaires, mais seulement quatre filles sur 10 achèvent le premier cycle du secondaire, selon un récent rapport de la Banque Mondiale. Dans les communautés où les normes de genre attachent une importance capitale à la virginité des adolescentes avant leur mariage comme c’est le cas dans le Sahel, les parents retirent les filles de l’école pour ne pas courir le risque qu’elles tombent enceintes ou qu’elles soient agressées sexuellement et ainsi préserver l’honneur de la famille.

Elles limitent les opportunités économiques des femmes
Les jeunes femmes sont de plus en plus nombreuses à accéder au marché du travail mais cela ne conduit pas forcément à leur émancipation économique et sociale. Les normes qui assignent la majorité des tâches domestiques aux femmes contribuent aux inégalités de charge de travail et maintiennent les femmes dans des secteurs et des postes faiblement rémunérés. La division du travail est maintenue lorsque la réputation des femmes qui occupent des rôles traditionnellement perçus comme étant du domaine des hommes est remise en question par les membres de la famille, de la communauté ou des collègues de travail. Et c’est pour cette raison que les projets de développement qui visent à soutenir les activités génératrices de revenu pour les femmes doivent impérativement prendre en compte l’influence des normes de genre, pour ne pas risquer d’augmenter la charge de travail des femmes ou de créer des représailles de la part de leur entourage.

Heureusement, les normes de genre changent constamment

 Journée internationale des droits des femmes 8 Mars 2014 Paris. Source : Genetikmonoeil / BpboBeaucoup de normes de genre trouvent leurs racines dans les croyances religieuses et des convictions idéologiques. Elles permettent de maintenir l’ordre établi, d’éliminer des incertitudes ou de consolider les hiérarchies de pouvoir (par exemple, les normes qui placent l’homme comme chef de ménage, ou qui assignent la femme aux corvées ménagères ou encore qui socialisent les garçons et les filles à occuper les rôles de leurs parents). Il est particulièrement difficile de changer ces normes lorsqu’elles sont affirmées par les institutions religieuses, l’école, les médias ou encore les mouvements politiques qui cherchent à préserver les traditions ou qui sont explicitement hostiles au principe d’égalité. Mais ces institutions peuvent aussi inciter le changement. 

D’autres normes, sont construites sur des fondations moins profondes et dépendent de facteurs socio-temporels qui peuvent changer rapidement. Le développement économique qui crée de nouvelles opportunités de travail, les migrations et l’urbanisation croissante qui modifient le tissu social, l’amélioration globale du taux de scolarisation et l’accès aux nouvelles technologies qui favorisent le partage d’information, l’impact des catastrophes ou des conflits qui bouleversent le quotidien, ou encore la mise en réseau des mouvements sociaux et politiques sont autant de facteurs qui influencent également le changement des normes de genre. 

Une compilation d’études sur les normes sociales et l’émancipation économique des femmes, souligne que les attitudes des hommes et des adolescents sur la répartition des tâches domestiques commencent à changer dans des pays comme la Tanzanie ou au Rwanda. Certains vont aider leurs épouses à s’occuper des enfants ou à accomplir les activités ménagères dans des circonstance particulières par exemple durant la grossesse ou pendant les menstruations. Une divergence s’observe en revanche entre ce que les hommes acceptent de faire chez eux et l’attitude qu’ils adoptent en public pour se conformer aux attentes de leur communauté. Cela illustre comment les individus se soumettent aux normes sociales même s’ils n’y adhèrent pas personnellement parce le jugement des autres est un facteur plus influant.

Encourager des normes de genre plus égalitaires peut soutenir les perspectives de développement

Premièrement, l’impact des normes de genre discriminatoires doit être un enjeu de développement beaucoup plus visible et donc bénéficier de plus d’attention de la part des chercheur.es, praticien.nes du développement et bailleurs. Mieux comprendre comment certains individus, institutions ou mouvements sociaux influencent le comportement des personnes, soit parce qu’ils indiquent la marche à suivre (par exemple les leaders religieux), soit parce qu’ils partagent de nouvelles idées (comme les films qui cassent les stéréotypes), est également crucial pour favoriser le changement.Deuxièmement, les programmes de développement doivent apprendre des approches qui ont su traiter les normes de genres discriminatoires avec succès (voir tableau ci-dessous). Les études montrent que les stratégies efficaces sont celles qui laissent le temps aux personnes de discuter des nouvelles informations et idées, de les intégrer et de les adapter à leur propre contexte. Au final, c’est la combination de toutes ces approches qui est nécessaire pour modifier les perceptions de ce que les autres approuvent ou désapprouvent et établir des normes de genre plus respectueuses des droits humains.

 
 

Niveau structurel

Approche : Instituer le changement     
Stratégie : Modifier les lois et les politiques pour promouvoir le principe d’égalité et punir la violation des droits humains    
Exemples : La loi du 17 mai 2013 sur le mariage pour tous en France qui autorise le mariage homosexuel.

Approche : Améliorer les conditions de vie    
Stratégie : Contribuer à des changements qui transforment les contextes sous-jacents dans lesquels les personnes vivent, en améliorant l’accès aux services de base tels que l’eau courante, l'éducation, la santé et la planification familiale
Exemples : Projet du Barefoot College et du WWF à Madagascar qui forme des grand-mères analphabètes à devenir des Ingénieurs Solaires, pour fournir l’électricité et des services d’éclairage aux autres membres de leur villages. 

Niveau institutionnel (formel et informel)

Approche : Influencer les leaders d’opinions    
Stratégie : Changer les normes parmi /et avec les personnes en position de pouvoir et qui ont une influence sur la vie des adolescents, telles que les parents, les professeur.es, les chef.fes de communauté, les chef.fes religieux ou les politicien.nes
Exemples : Ateliers de formation pour outiller les chefs traditionnels et religieux Afrique de l’Ouest sur la législation foncière, la succession et les droits fonciers des femmes. 

Approche : Informer et améliorer les connaissances    
Stratégie : Fournir des informations qui questionnent les croyances locales ou culturelles et aident à comprendre les risques liés aux normes sociales néfastes et les conséquences sur la santé, le développement économique et la cohésion sociale    
Exemples : Campagnes de lutte contre la mortalité maternelle, de repositionnement de la planification familiale et de prévention du VIH/SIDA dans la région du Lac au Tchad à travers des cliniques mobiles pour informer et fournir des services de santé aux régions isolées et affectées par les conflits.

Approche : Changer les comportements en promouvant de nouvelles normes et/ou en dénonçant les normes qui posent problèmes    
Stratégie : Coordonner l’abandon de l'ancienne norme et l’adoption d'une nouvelle norme par le dialogue participatif communautaire, l’utilisation des médias de masse ou encore des incitations économiques. Focaliser sur les gains positifs des nouvelles normes  
Exemples : Au Cameroun, création de brigades de dénonciation des mariages précoces, composées des jeunes de la localité et des membres de la communauté éducative et présentes au sein des écoles, pour identifier les personnes menacées de mariages forcés et convaincre les parents d’y renoncer.

Approche : Promouvoir les individus ou mouvements qui jouent un rôle modèle     
Stratégie : Collaborer avec les associations de la société civile qui œuvre à la promotion de normes plus égalitaires ; Soutenir les aspirations des individus qui transgressent les normes néfastes en focalisant sur les changements positifs que cela peut entraîner    
Exemples : Les bourses d’études offertes aux filles, pour les aider à continuer leur éducation jusqu’au plus haut niveau, particulièrement dans les domaines académiques traditionnellement masculins. 

Approche : Soutenir les attitudes qui essayent de transgresser les normes néfastes    
Stratégie : Soutenir les réseaux d’entraide afin que les individus puissent bénéficier de soutien moral ou matériel de personnes partageant les mêmes opinions ou souffrant des mêmes stigmatisations     
Exemples : Les programmes « Citoyens Actifs », du British Council qui aident les jeunes à acquérir des compétences en leadership, communication, défense des droits, et les aident à entreprendre des projets d’action sociale au bénéfice de leur communauté.